La Crinoline

 Naissance, production et disparition de la crinoline

Le règne furtif de cette jupe-cage d’acier n’aura duré qu’une quinzaine d’années, de 1856 à 1870, mais le souvenir de ce curieux accessoire de mode qui fut le marqueur du second Empire, reste encore, 150 années plus tard, une des pièces les plus célèbres de l’histoire des dessous féminins.

crinoline 1860 Nuits de Satin

Qu’en aurait il été de la crinoline sans le second Empire, son apparat, son luxe, ses fêtes, et l’Impératrice Eugénie, fervente admiratrice de Marie-Antoinette et de ses robes à paniers ?

L_impératrice Eugénie en costume XVIIIème par F.X Winterhalter 1857

Cette jupe aurait elle été aussi énorme sans les six semaines de réjouissances annuelles au château de Compiègne où il fallait paraître, étonner, avoir la taille la plus fine, la robe la plus ample?  Ces « séries », comme on  appelait ces fêtes, étaient un rendez vous incontournable de toutes les célébrités du moment. Le monde des arts, des lettres et des sciences, les princes, les ministres et les ambassadeurs n’auraient manqué pour rien au monde ce must annuel à l’invitation de l’Empereur, et aux bons soins de l’Impératrice. Stendahl, Mérimé, Pasteur, Delacroix, Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Verdi, Viollet-Le-Duc, « l’invité permanent de toutes les séries et l’âme de toutes les fêtes improvisées. » 

L'impératrice Eugénie tenant son fils dans les bras, sur les marches de la terrasse du château de Compiègne Octobre 1856 -photo Olympe AguadoL’impératrice Eugénie tenant son fils dans les bras, sur les marches de la terrasse du                                     château de Compiègne Octobre 1856 (photo Olympe Aguado)

Même si l’ambiance et le réceptif impérial se voulait, comme on pourrait le dire aujourd’hui « à la bonne franquette », rien n’était trop beau pour être au niveau. On pouvait se ruiner, simplement pour être superbement habillée durant les dix jours de la série. « Un train spécial amenait chaque série d’environ cent personnes; une dizaine de wagons de première classe le composait, dont six wagons-salons pour les invités, et les autres pour les domestiques : on y ajoutait six fourgons pour les bagages que les dames élégantes se chargeaient de remplir de leurs multiples colis, l’usage étant d’emporter, pour une réception de dix jours pas moins de six robes de bal à crinolines, entièrement différentes, sans compter les robes de villes à petites crinolines pour la journée ».

1860s Metal Hoop Crinoline Dress

Mais revenons quelques années en arrière, et voyons les circonstances de la naissance de cette cage  appelée crinoline et laissons-nous guider par l’expert de cette époque, François Libron :

« Déjà sous la Restauration (1814-1830), les élégantes s’étaient progressivement re-juponnées et, à la veille de la révolution de 1848, on vit apparaître le jupon en tissu dit crinoline.  Ce tissu rigide, dont la chaîne était en fil noir et la trame en crin (fibre de queue de cheval), avait été inventé par un fabricant nommé Oudinot, qui l’avait appliqué spécialement aux cols-cravates pour les militaires. Le Petit courrier des Dames du 30 Juin 1830 le vantait comme imperméable, souple, léger, indispensable pour l’été. Puis la crinoline avait passé la Manche, et une Anglaise, Mrs Gavetson, avait eu l’idée d’en garnir ses hanches. C’est ainsi qu’une ébauche de crinoline fut exhibée le 1er août 1846, à l’exposition florale de Cremorne-Gardens, à Londres. La mode en France s’en empara, et la nouvelle étoffe servit aussi bien à faire bouffer les manches à gigots qu’à donner de l’ampleur aux jupons. »

Magasin Crinoline1865

L’enjuponnement de la femme prit, à partir de 1850, une progression rapide. Les plus réfractaires acceptèrent les jupons empesés et les jupons à volants, plus gracieux que ceux en crin, mais plus embarrassants. Les plus modestes firent doubler leurs volants de grosse mousseline, et s’affublèrent de quatre ou cinq jupons empesés et superposés. En même temps pour développer les hanches, on inventa une sorte de tournure appelée par euphémisme : « le  polisson ».

Le nombre des jupons devint incontrôlable, leur poids et leur maniement de plus en plus insupportable, aussi faut-il considérer qu’en 1856 l’avènement de la véritable crinoline ou sous jupe en acier, est ressentie comme une sorte de délivrance. Son inventeur Français parait avoir été un certain Auguste Person, originaire des environs de Chalon sur Marne. Il en aurait eu l’idée lorsqu’il n’était encore qu’un commis de magasin et aurait revendu le brevet à Tavernier en 1857, le créateur Parisien de la sous jupe d’acier. (Aux Etats-Unis, on trouve la trace d’un brevet d’une jupe cage métallique dès 1846, au nom de David Hough sous le numéro 4584, mais sans aucune commercialisation.)

Ce dispositif de cerceaux d’acier, recouvert de tissus blancs au début, puis de couleur (le rouge étant très apprécié) donna à la fois de la souplesse et de la forme à la robe en diminuant de façon conséquente le poids suspendu.

Crinolines d’environ 1860

Ces sous jupes d’acier, dont les cerceaux métalliques remplaçaient les baleines, s’attachaient par un lien de toile à l’agrafe renversée du corset. Pour la plupart, ces crinolines avaient quatre à cinq rangs de cercles de métal, les plus élaborées pouvant en avoir dix rangs, les trois premiers s’arrêtant aux hanches, le tout premier s’appelant un « traquenard ». Un journaliste du Monde Illustré d’avril 1862 décrit l’importance de la France en matière de mode en ces termes : « La France est le seul pays où les nations, même les plus éloignées, viennent chaque année étudier les modes nouvelles. Paris, depuis des siècles, donne le ton à l’univers. Le jour où le cerveau féminin imagina de tripler l’ampleur des robes, pour la joie des marchands de nouveautés et le désespoir des pères et des maris, il fallu soutenir cet échafaudage de soies et de dentelles ; la crinoline vit le jour… » 

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Peu d’inventions ont eu le succès rapide et mondial de la crinoline. En moins d’un mois, elle avait franchi les frontières. Toute l’Europe voulait se mettre au diapason de la cour de l’Impératrice Eugénie, la démesure de la crinoline étant en parfaite adéquation avec le faste dispendieux du second Empire. L’impératrice Elizabeth d’Autriche, reine de Hongrie, plus connue sous le nom de Sissi fut aussi une grande adepte de cette mode.

Un an après elle florissait en Océanie, où les belles dames de Tahiti ne le cédaient en rien aux élégantes du boulevard des Italiens. De Saint Saint-Pétersbourg à New-York, il n’était d’élégance suprême qu’en portant une robe à crinoline, seule la Grande-Bretagne se faisait tirer l’oreille pour adopter la dernière invention française, la reine Victoria détestant cette mode, la trouvant trop « m’as-tu vu ».

Virginia, comtesse de Castiglione, maîtresse de Napoléon III et la princesse Romanov

Le marché mondial explosant en 1860, des industriels Américains entreprirent de répondre à cette demande aussi soudaine que gigantesque. Les frères Thomson (W S et E H) qui avaient depuis quelques années une petite usine à New York, vont rapidement se retrouver à la tête d’une des premières multinationales de la mode, puisqu’ils ouvriront en moins de deux ans, trois autres usines entièrement dévolues à la fabrication des crinolines. Une à Londres, une en Allemagne à Annaberg, et une en France, à Saint Denis, près de Paris. Chacune de ces usines emploie des centaines d’ouvriers, principalement des femmes, l’usine de New-York employant à elle seule plus de mille personnes qui fabriquent quotidiennement 2000 jupes crinolines qui sont expédiées aux quatre coins du monde.

A cartoon depicting a Crinoline factory, showing the hoop frames that supported billowing skirt

La forme de la crinoline évoluera rapidement pour essayer d’être plus pratique. La forme « cloche » étant invivable au quotidien, dès 1866, les couturiers et les fabricants s’essaieront à une forme plus aplatie sur le devant (ce qui permettait de danser plus aisément) et uniquement rebondie sur l’arrière. La mode des crinolines  s’évanouissant presque aussi vite qu’elle s’était imposée, les frères Thomson, se reconvertiront avec succès en fabriquant des corsets pendant trois décennies, sous la marque « Thomson’s Glove Fitting Corsets ».

crinolines

 En France, la fabrication de ces jupes cages n’est pas l’apanage exclusif des industriels américains. En effet, au centre de la France, à Valentigney près de Sochaux, deux frères ont une petite usine de transformation métallique d’outillage et de laminage. Leur ouverture d’esprit les pousse à diversifier leurs produits. Ils s’essayent aux accessoires ménagers et c’est un véritable succès : leur moulin à café manuel sera un des best-seller de cette fin du 19ème siècle, mais la mode foudroyante des crinolines attire aussi leur attention et ils fabriqueront très vite cette jupe cage plébiscitée par toutes les Françaises aisées ; 250 000 crinolines sortiront chaque année de leur petite usine. Pour augmenter leur capacité de production, ils prendront une usine plus grande, mais la mode étant changeante, ce ne sont pas les jupes cages qui occuperont ces nouveaux bâtiments, mais une toute nouvelle invention. Après avoir beaucoup travaillé pour la mode, les deux frères feront fortune dans l’automobile; ils s’appelaient Jules et Emile PEUGEOT.

peugeot-crinolineLa crinoline de Peugeot pèse entre 200 à 400 grammes, elle est composée de rubans métalliques reliés par de petits ressorts. En 1852,  Peugeot  produit 25 000 crinolines  par mois, soit un millier par jour. Le passage au corset se fait sans mal puisque ce dernier se construit autour  de buscs et de baleines similaires à ceux de la crinoline. En 1866,  Valentigney  usine 6 000 corsets par jour.

Caricatures, Pamphlets, Accidents et Incendies

Si la mode des crinolines ravissait les femmes, toutes fières de n’avoir jamais pris autant d’importance, les caricaturistes, les pamphlétaires et les chansonniers de l’époque en étaient encore plus satisfaits, les excès et les malheurs de ces « femmes cloches » ou « femmes ballon », faisant leurs délices.

Accident... de crinoline

Il faut dire que le comble du ridicule et du mal commode avait été atteint vers 1862 quand les crinolines pouvaient atteindre 1,80 m de diamètre, soit près de 2,5 mètres carrés au sol. L’ouverture des portes restant inchangée, le passage d’une pièce à l’autre devenait une aventure. La mode, tout aussi contraignante des paniers, un siècle auparavant, avait eu au moins l’avantage de permettre le passage d’une pièce à l’autre en se déplaçant latéralement.

1858 Crinolines Epinal 11Pour les crinolines, il n’en était pas question, tout mouvement était un problème. A l’intérieur, les élégantes faisaient tout tomber sur leur passage, à l’extérieur, le moindre vent transformait la belle en bateau ivre. La vie quotidienne même s’était adaptée à ces extrémités.

Au théâtre, la capacité d’accueil des loges avait été divisée par deux, au bal, les dames ne dansaient plus que bras tendus, les cochers ne prenaient plus qu’une cliente à la fois…

1858 Crinolines Epinal 13Tous ces problèmes n’étaient que bien peu de choses au regard du principal problème, qui, curieusement, a été complètement gommé au vingtième siècle, la sécurité. Quotidiennement, les dames en crinolines se font happées par les voitures hippomobiles, par les machines outils de toutes sortes, on dénombre chaque jour de nombreuses blessées. Mais c’est le feu le principal ennemi de celles que l’on peut réellement appeler les premières victimes de la mode.

En cette fin de siècle, le chauffage et l’éclairage fonctionnent entièrement avec des flammes vives. Dans chaque pièce : une ou plusieurs cheminées et pour s’éclairer, des bougies, des lampes à huile ou les tout nouveaux becs de gaz. Le danger est partout ! De plus la crinoline est une cloche remplie d’air, enveloppée de tissus hautement inflammables, le feu prend donc facilement et se développe très rapidement. C’est ainsi que des milliers de cas d’incendies de crinoline seront à déplorer aux quatre coins du monde, faisant de nombreuses victimes.Tragic Deaths of Oscar Wilde Half-Sisters

Parmi celles-ci, Oscar Wilde aura la douleur de perdre ses deux jeunes sœurs Mary et Emily lors d’un bal donné en leur honneur, mais c’est à Santiago du Chili que la mode des crinolines fera le plus de victimes. Il est 7 heures du soir en ce 8 Décembre 1863, la cathédrale est bondée, principalement femmes et enfants sont venus assister à la messe en l’honneur de l’immaculée conception. Tout à coup, la panique s’empare des fidèles, une épaisse fumée se dégage du toit et d’impressionnantes flammes s’emparent du bâtiment. Les morceaux de toiture incandescents tombent du centre de la nef, et rapidement les deux portails latéraux de l’église sont saturés par l’afflux des femmes en crinolines qui tentent désespérément de s’enfuir. Les encombrantes robes obstruent les voies d’évacuation possibles et rendent impossible les sauvetages. La quasi totalité des personnes présentes à la cérémonie périra dans des circonstance atroces. On dénombrera plus de deux mille victimes et cet incendie reste à ce jour l’un des plus meurtriers de l’histoire.

L'INCENDIE DE L'ÉGLISE DE LA COMPAGNIE DE JESÚS » LE 8 DÉCEMBRE 1863 À SANTIAGO DU CHILI. GRAVURE D'ERNEST CHARTON DE TREVILLE

La fin de la crinoline, le début de la tournure

Il suffira d’une bataille perdue à Sedan en 1870, pour que le second Empire cesse de briller de tous ses fastes et apparats. Celui qui avait été le premier président de la République, puis le deuxième Empereur des Français, n’est désormais plus rien. L’impératrice Eugenie son épouse, qui avait été le phare mondial de la mode et la principale instigatrice de la folie des crinolines, retourne à l’anonymat. L’heure n’est plus au luxe dispendieux, mais à la rigueur de la troisième république et à ses soubresauts révolutionnaires. Des 1871, la Commune, guerre civile parisienne sanglante, sonne définitivement le glas des excès monarchiques.

Mais le changement de régime politique n’affectera en rien le costume féminin qui continuer à perpétuer son goût pour le XVIIIe siècle et le style tapissier. La crinoline cèdera la place à la tournure. Cette armature métallique faite de demi-cerceaux donne à l’arrière de la jupe un aspect caractéristique qui justifie par ses rembourrages le terme familier de faux-cul.

Après 1870, tournure - dite aussi le faux cul

Crinoline et tournure ont exactement la même fonction déjà recherchée à d’autres époques avec le vertugadin : soutenir l’ampleur de la jupe, et souligner par contraste la finesse de la taille ; toute la mode du  19ème siècle vise à accentuer les courbes féminines naturelles par le double emploi du corset  pour affiner la taille et d’éléments pour accentuer la largeur des hanches (crinoline, tournure, drapés bouffants…)

Texte : © Patrice Gaulupeau/Nuits de Satin

Référence :

Les chronique du château de Compiègne par Pierre Quentin Bauchart, 1911

Le Corset dans l’art et les mœurs du XIIIe au XXe siècle de F. Libron et H. Couzot, 1933

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